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Spiritualité
& Mystique

Vierge Marie
Assomption

SERMONS POUR L'ASSOMPTION

    Jésus entra dans un village, et une femme, du nom de Marthe, le reçut dans sa maison (Lc. X, 38). Je crois qu'il est indiqué de reprendre ici à mon compte l'exclamation du Prophète : "O israël, qu'elle est grande, la maison du Seigneur, et qu'il est vaste, le domaine qu'il possède ! (Baruch. III, 24)" C'est en effet un domaine immense, si la terre entière, en comparaison, n'est qu'un village. Et il faut que la patrie du Sauveur soit sans bornes pour qu'en arrivant sur la terre, il semble entrer dans un simple bourg fortifié. A moins qu'on ne veuille entendre par ce mot de castellum, qu'emploie notre texte, le châteu-fort du prince de ce monde, du châtelain en armes à qui un ennemi plus puissant vient enlever ses trophées (Lc. XI, 22,23). Hâtons-nous, mes frères, d'entrer dans cette vaste contrée de la béatitude, où on ne se bouscule pas, afin d'en pouvoir mesurer, avec tous les saints, la longueur et la largeur, la hauteur et la profondeur (Ephés. III, 18). Et ne désespérons pas d'y parvenir, puisque celui qui est à la fois l'habitant et le créateur de cette céleste patrie n'a pas craint de s'enfermer dans notre pauvre petit village.
  Mais pourquoi nous arrêter à sa venue dans un village. Il est allé jusqu'à s'enclore dans l'espace autrement resserré d'un sein virginal. Une femme le reçut dans sa maison, lisons-nous en effet. Heureusement femme, qui a mérité d'accueillir non plus les espions de Jéricho (Josué. II), mais bien le Très Fort appelé à dépouiller cet Insensé qui est changeant comme la lune (Ecclé. XXVII, 12). Elle ne reçoit pas les envoyés de Jésus, fils de Navé, mais le vrai Jésus lui-même, le Fils de Dieu. Heureuse femme, puisque le Sauveur, en entrant chez elle, a trouvé sa maison bien nette, mais non pas vide. Elle n'est pas vide, car l'ange, en la saluant, la déclare pleine de grâce. Mieux encore, il lui annonce que le Saint-Esprit va venir en elle. Pourquoi vient-il, sinon pour l'emplir de surcroît et pour que, déjà pleine à son arrivée, elle soit plus que pleine et que sa surabondance déborde sur nous ? Que se déversent en nous ces aromates, c'est-à-dire les dons de la grâce, afin que tous nous ayons part à une si grande plénitude. Car cette femme est notre Médiatrice et c'est par elle que nous avons reçu la miséricorde de Dieu, par elle aussi qu'il nous est possible d'accueillir le Seigneur Jésus dans nos maisons. Chacun de nous, en effet, a son castel, sa maison particulière, et la Sagesse vient frapper à chaque porte : si on lui ouvre, elle entre et prend place à table. Un proverbe populaire est sur toutes les lèvres, ou plutôt dans tous les coeurs : "Celui qui garde son corps, garde une solide forteresse". Mais le sage préfèrera dire : Garde ton coeur avec le plus grand soin, car c'est de lui que vient la vie (Prov. IV, 23).

Mais passons, et supposons que la multitude voie juste : garder son corps, c'est s'assurer une solide forteresse. Demandons-nous, pourtant, quelle sorte de garde il faut monter autour de ce castel. A votre avis, une âme a-t-elle bien défendu son corps, si ses membres conjurés livrent la forteresse à l'ennemi ? Il en est, en effet, qui ont scellé un pacte avec la mort et fait alliance avec l'enfer (Isaïe. XXVIII, 15). L'ami s'est engraissé et il a regimbé ; il s'est engraissé, épaissi, élargi (Deut. XXXII, 15). Telle est la façon de se garder qui plaît aux pécheurs et flatte leurs désirs. Qu'en pensez-vous, mes frères ? Faut-il ici encore se ranger à l'avis de la multitude ? Certes pas ! Continuons donc notre enquête, et consultons, par exemple, un vaillant capitaine de la milice spirituelle. Pour moi, dit-il, je cours, mais pas au hasard ; au pugilat, je ne frappe pas dans le vide. Je châtie mon corps et je le réduis en servitude, de peur qu'après avoir prêché les autres je ne sois réprouvé moi-même (I Cor. IX, 26,27). Et ailleurs : "Que le péché ne règne pas sur votre corps mortel pour vous asservir à ses convoitises" (Rom. VI, 12). Voilà une garde efficace, et une âme heureuse, car elle défend si bien son corps que l'ennemi ne parvient jamais à s'en rendre maître. Il fut un temps où ce maudit avait soumis mon castel à sa tyrannie et commandait despotiquement à tous mes membres. Du mal qu'il me fit alors, mon délabrement et mon indigence actuelle sont les traces évidentes. Hélas, il n'a laissé debout ni le mur de la continence, ni le rempart de la patience. Il a ravagé mes vignes, moissonné mes blés, arraché mes arbres, et c'étaient mes propres yeux qui ruinaient ainsi mon âme. Si le Seigneur ne m'était venu en aide, peu s'en fallait que mon âme n'habitât l'enfer. Et j'entends cet enfer d'en bas, où l'aveu ne sert plus de rien, et d'où nul ne sort jamais.

Mon âme d'ailleurs avait déjà sa prison et son enfer. Surprise par les traîtres dès le début de cette conjuration, elle a eu pour cachot sa propre demeure et pour tortionnaires les gens de sa famille. Car sa cellule, c'était sa conscience, ses bourreaus, la raison et la mémoire, et ils se sont montrés féroces, cruels, implacables ; ils l'étaient moins, toutefois, que les bêtes affamées, rugissantes, attendant leur proie, auxquelles elle allait être livrée. Mais béni soit le Seigneur, qui m'a retiré de leurs gueules, béni soit-il de m'avoir visité et racheté ! Il est survenu enforce à l'instant où l'Ennemi, hâtivement, me poussait vers le cachot inférieur et s'apprêtait à jeter mon castel lui-même dans les flammes éternelles pour donner leur juste salaire à mes membres purjures. Jésus est entré dans la forteresse ; il a ligoté mon tyran et lui a arraché ses trophées. Enfonçant les portes d'airain et brisant les serrueres de fer, il a tiré du cachot et des ombres de la mort le captif, qui en est sorti par la confession de ses fautes. Il a été comme le balai qui a nettoyé ma cellurle et l'a ornée du même coup : parée des joncs vivaces de la discipline, elle est redevenue une maison. Désormais, la femme a de nouveau une demeure où elle peut accueillir celui auquel elle doit d'avoir recouvre son innocence. Mais malheur à elle, si elle lui ferme sa porte, si elle ne le retient pas, si elle ne le contraint pas à rester avec elle quand le soir descend. L'ennemi qu'elle avait chassé naguère peut revenir : il trouvera la maison propre et parée, mais vide.

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